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La croisière de BEING HAPPY! de Jean-François LEPETIT

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8 mars 2012

L'ennemi public de l'intérieur : les agences de notation

L’ennemi public de l’intérieur : les agences de notation.

 

Dans un système de marché de banques commerciales où l’intermédiaire financier connait son client, et réciproquement, les rapports de confiance qui peuvent et doivent en résulter permettent à la banque de prêter  dans les meilleures conditions de remboursement à l’échéance ; de son côté, confiant dans les conseils de son banquier, le client peut placer son épargne dans des investissements qui lui conviennent. Ce marché est de type relationnel, base du marché bancaire intermédié.

Dans un marché mondial, global, où les relations entre les intermédiaires et les clients sont distendues, la confiance ne repose pas sur la qualité de la relation mais sur des rapports acheteur/vendeur de produits financiers, dans lesquels la responsabilité de l’intermédiaire est comparativement réduite. C’est l’acheteur qui doit évaluer le produit et son propre intérêt pour ses investissements.

La confiance repose dès lors sur l’information qui est fournie par l’intermédiaire à son client sur le produit, ses caractéristiques, ses risques, tels que l’émetteur (l’emprunteur, le contractant) les expose, tels que le régulateur les lui impose, tels que l’intermédiaire les révèle. Le contractant et l’intermédiaire étant en conflit d’intérêt avec l’acheteur, les marchés ont cherché une solution objective pour conforter l’investisseur dans son analyse des produits.

L’agence de notation est la réponse au besoin d’objectivité et d’indépendance réclamé par l’investisseur. C’est en effet un organisme privé autonome composé d’experts qui font sous forme de grille en échelle une estimation de la probabilité de remboursement du prêt ou de l’exécution du contrat d’émission. L’opinion des experts est justifiée par des analyses financières et économiques qui explicitent la note attribuée. La graduation la plus haute est le AAA bien connu. Cette notation au profit de l’ensemble du marché, et surtout des investisseurs, permet en principe de compenser l’asymétrie d’information entre l’acheteur-investisseur et l’intermédiaire-vendeur-emprunteur...

Comme c’est aussi un service pour l’émetteur de pouvoir diffuser ainsi des informations indispensables pour le marché, l’usage veut que ce soit l’émetteur qui rémunère l’agence de notation. On pourrait aussi argumenter que ce soit l’investisseur qui paye le service dont il bénéficie directement. Cela éliminerait le conflit d’intérêt entre l’émetteur et l’agence. Malheureusement, il a toujours été impossible de progresser dans cette voie de bon sens. Ce n’est pas la seule critique de fond.

Il est en effet important de noter à ce stade que l’agence ne fournit aucune information ni appréciation sur le titre émis, ses caractéristiques, son marché et sa liquidité. Ceci constitue une grave lacune et une contradiction avec la mission de l’agence : l’investisseur est certes intéressé par la capacité de l’émetteur à rembourser à l’échéance, mais s’il achète le titre, il est tout autant concerné par la possibilité de revendre ce titre avant son échéance. J’ai eu maintes fois l’occasion de discuter ce point avec les responsables des trois agences. Un front commun m’a répondu que ce n’était pas leur métier et qu’elles n’étaient pas en mesure de satisfaire ce besoin des investisseurs. Je n’en crois pas un mot car le premier analyste de marché le plus borné est capable de faire  une appréciation du marché d’un titre et de sa liquidité. En vérité, on ne peut mieux illustrer le fait que l’agence travaille en fait pour l’émetteur et qu’elle n’est pas prête à écrire que le titre n’a pas ou peu de marché, au risque de décourager les investisseurs. Elle préfère miser, avec l’émetteur, sur l’illusion de la liquidité du marché de tous les titres.

 Dernière remarque de cadre général, il faut mentionner que le rôle des agences est très complémentaire de celui des firmes d’audit : ces dernières garantissent l’authenticité des comptes et les notations sont utiles pour apprécier la valeur des actifs des firmes.

Emetteur, titre d’émission, broker, agence de notation, firme d’audit, marchés d’investisseurs constituent un ensemble cohérent de distribution du crédit. Dans ce système, ( l’OTD, Originate To Distribute – crée le crédit pour le replacer), c’est l’investisseur qui, finalement, fait crédit, pour le temps qu’il garde le titre,  alors que dans le système bancaire intermédié, c’est la banque qui porte le risque et son fiancement jusqu’à son échéance. Malgré les leçons de la crise, dont l’une est l’échec patent de l’OTD, les régulateurs ont renforcé singulièrement le système d’intermédiation de marché au détriment du système intermédié : les normes comptables IFRS consacrent les notations des agences dans la qualification comptable des instruments financiers. Parallèlement les régulateurs bancaires et les banques centrales prennent en compte les notations pour les mesures de liquidité et les prises en pension des titres. 

Dans la pratique, il faut remarquer que la  notation des titres émis sur le marché US du Commercial Paper, Medium Term notes et autres Bonds, illustrations  du système OTD,  a bien fonctionné pendant des décennies. Il est vrai que les trente glorieuses étaient un environnement économique porteur. Quelques accidents comme celui de Penn Central n’ébranlèrent pas la confiance des investisseurs dans le système.

Plus récemment, la faillite d’ENRON au début de la décennie démontra l’incapacité des  agences de notation d’apprécier en temps voulu la solidité du groupe et les risques de ses activités, égarées dans une certaine mesure par l’aveuglement des auditeurs. Si la faillite d’Arthur Andersen fut une dure sanction, d’ailleurs non confirmée par les Cours de justice, les agences de notation ne furent pas attaquées pour leur incompétence, ce qui est un déni de justice. Leur défense, toujours la même, est qu’ils fournissent une information sans responsabilité de  leur part.

 La crise des subprimes aurait dû pourtant être l’occasion de sanctionner les fautes inadmissibles des agences de notation. Le Président Obama s’y était engagé.

 En effet, ces institutions des marchés ont accordé des notations de la meilleure qualité à des titres représentatifs de portefeuilles de créances hypothécaires dont la valeur était clairement contestable. Pire, les mêmes agences accordèrent les mêmes notes excessives à des titres associés à des dérivés qui multipliaient le risque dans des proportions inadmissibles. Aucune analyse financière et économique sérieuse, aucun modèle mathématique ne pouvaient justifier ces notes qui permirent d’induire en erreur l’ensemble du marché pour des centaines de milliards de dollars. Dans la meilleure des hypothèses, les agences de notation ont prouvé leur totale incompétence ; dans l’hypothèse que je considère la plus probable, elles ont cédé à la tentation du profit et accepté sciemment de noter favorablement les montages toxiques et irresponsables des banques d’investissement de Wall Street. 

Ces agences portent directement la responsabilité du placement des ces créances toxiques dans les portefeuilles d’investisseurs du monde entier. Elles ont conduit des banques à faire de même, alors qu’elles auraient du s’étonner de pouvoir constituer des portefeuilles de créances AAA procurant des rendements bien supérieurs au rendement normal de ce type de titres. Si les investisseurs ont des excuses, il n’en est pas de même des banques dont on pourrait attendre plus de professionnalisme et de jugement. Les Citybank, UBS, RBS, LLoyds TSB, Dexia et bien d’autres ont fait perdre à leurs actionnaires, voire à leurs gouvernements, des sommes impardonnables. La faillite de AIG  est indirectement imputable aux agences, de même que celles, potentielles, des réhausseurs de crédit US dotés  d’un AAA scandaleusement favorable. Le conflit  d’intérêt, l’âpreté au profit, l’absence de gouvernance d’institutions de marché, relevaient de sanctions pénales, et à tout le moins  professionnelles. A l’abri d’un statut équivoque et sous le parapluie des intérêts de Wall Street et de la Nation Américaine, elles ne furent en rien inquiétées. Le système « originate to distribute » ne peut pas se passer d’agences de notation et Wall Street ne peut pas se passer d’un système aussi profitable. Qu’importe les milliards perdus par les investisseurs si Goldman Sachs fait des milliards de profits. Ce système avait pourtant prouvé son rôle dans une crise systémique majeure digne de celle de 1929.

 La leçon de la crise des subprimes est la faillite du modèle OTD alors même que la bonne tenue durant la crise de banques commerciales universelles comme la BNP et la Société générale prouvaient la solidité du modèle du crédit bancairement intermédié. Le plus surprenant est que les régulateurs en ont tiré la leçon inverse.

Ils ont constaté que de nombreuses banques à l’origine de la crise systémique avaient outrageusement accumulé des portefeuilles de créances toxiques et en avaient subi des pertes historiques. Plutôt que de s’attaquer à l’origination abusive de ces créances et au rôle inadmissible des intermédiaires, agences de notation et normes comptables, les régulateurs ont décidé de contraindre les banques à accumuler un capital considérablement accru pour porter leurs portefeuilles de crédits de toiute nature. Les banques les plus touchées sont évidemment les banques commerciales qui financent leurs crédits avec des dépôts alors que les banques d’investissement ont la pratique de fourguer leurs crédits aux marchés. Du fait de ces charges nouvelles, les banques commerciales sont condamnées à faire comme les banques d’investissement, revendre leurs crédit aux investisseurs, c'est-à-dire à adopter le système originate to distribute. On pourrait en rire si ce n’était si grave : les régulateurs ont ainsi pris la décision de transférer aux marchés tous les risques de crédit. Ce faisant ils dormiront plus tranquilles et ne se sentiront pas responsables des risques systémiques qu’ils auront indirectement créés. Je dis aujourd’hui clairement que la prochaine crise  systémique sera de leur responsabilité.

En effet, les investisseurs qui acceptent de porter des risques de crédit, confiants dans des marchés calmes, confiants dans les notations et les auditeurs, sont des moutons de Panurge qui prennent peur lorsque les conditions de marchés deviennent difficiles. Ils sont les premiers à vendre leurs titres. La volatilité des prix des transactions immédiates se transmet aux valeurs de portefeuilles grâce à des règles comptables qui affectent ces prix à l’ensemble des titres du marché mondial, sans frein ni recul à ces volatilités. Les effets s’enchaînent et la panique est susceptible de devenir une crise systémique. Quand tous les marchés s’effondrent il est temps pour les gouvernements d’intervenir, qu’ils le veuillent ou non.

 Les régulateurs ont tout faux : ce sont les systèmes bancaires qui sont les mieux placés pour porter des risques de crédit : mieux placés pour en juger de la valeur, mieux placés qu’une agence de notation, mieux placés pour les refinancer avec leurs dépôts stables, mieux placés pour rester calmes dans les périodes de crise, surtout si les normes comptables finissaient pas être adaptées à leur modèle plutôt qu’à celui de Goldman Sachs. Evidemment, la crise a montré que les régulateurs n’avaient pas été capables de réguler les banques pour éviter leurs excès. C’est pourtant à eux de se réformer, plutôt que de se défausser de leurs responsabilités sur des marchés dont ils connaissent les vulnérabilités. Les deux modes de distribution du crédit ont chacun lerus avantages et leurs inconvénients : il importe de trouver un juste équilibre entre les deux, en fonction du rôle et de la maturité des marchés et des types de concours à l’économie. Ce travail reste à faire.

Si les régulateurs persistent dans ce comportement, les gouvernements devraient prendre conscience qu’ils sont ainsi devenus les otages du système  de Wall Street.

 La dette des Etats est une créance comme les autres, notée et comptabilisée comme les autres. Dans ces conditions, la capacité d’émission d’un Etat, la tenue de sa dette sur le marché sont dépendants des agences de notation et de prix immédiats des marchés. Comme les régulateurs, les gouvernements sont piégés par la dialectique diabolique des chantres des marchés parfaits. « Comment, vous refusez le diagnostic du marché, vous refusez l’opinion des investisseurs, vous refusez le jugement des agences de notation indépendantes, si c’est le cas, sortez du marché ».

Tétanisés par le risque de la mise à l’index par les marchés, abasourdis par des média anglo-saxons méprisant et menaçant ceux qui voudraient se soustraire à cette discipline, complexés par leurs problèmes de budgets difficiles à équilibrer faute de pouvoir réduire leurs dépenses, les pays européens se soumettent à la règle d’un jeu dont ils font les frais sans le moindre avantage. L’Europe a  affermé en 2005 ses normes comptables aux  Ayatollahs de l’IASB, grâce à l’influence des banques de la City sur la Commission Européenne. De son côté, les régulateurs de Bâle, où pourtant les USA n’ont pas voix au chapitre (…mais cinq représentants), ont finalement adopté le système américain qui n’a d’intérêt que pour Goldman Sachs et ses collègues de Wall Street.

 Les gouvernements des Etats Européens ont été pris en otages par les marchés, dans une guerre transatlantique. Il serait temps qu’ils s’en rendent compte et qu’ils osent prendre les mesures appropriées. Elles sont simples, connues et de bon sens. : normes comptables et régulation bancaire européennes.

 

 

BEING HAPPY !  au Marin, Martinique, le 25 février

 

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2 février 2012

LA PLUS BELLE FILLE DU MONDE

La plus belle fille du monde…

Barbuda est un mot de consonance peu flatteuse : barbe, barboter, barbotteuse, barbaque barda… Et pourtant, c’est sans doute – pour un voilier – l’île la plus paradisiaque des Antilles, quelques kilomètres de sable fin, sous le vent de l’Alizé. Un petit hôtel bordé de quelques cocotiers est la seule construction, discrète, au centre de la lagune. Quelques maisons de l’autre coté d’un lagon intérieur qu’une barque vous permet obligeamment de traverser pour un euro égale un dollar. Dans le bistro, centre du village, micromarché, bureau de tabac et autres petits métiers, on joue surtout au loto. A l’extrémité sud de l’ile, une digue effondrée marque l’entrée de ce qui fut le port de l’île.

Quand nous arrivons d’Antigua devant la plage, nous sommes le troisième voilier au mouillage. Sur dix kilomètres, c’est un bonheur ignoré ailleurs aux Antilles. Loin derrière nous, la mer est d’un bleu éblouissant. Là où nous sommes, la mer est vert émeraude tellement léger, transparent, lumineux que vous ne croirez jamais que nos photos sont de couleur naturelle. Le voilier est suspendu dans un atmosphère jaune vert.

Ah oui, les Antilles sont de jolies femmes.

Mais comme les plus jolies femmes du monde, elles ne sont pas parfaites. J’ai déjà parlé de leur mauvaise humeur, le vent des canaux et les catabatiques sur les mouillages soit disant  bien abrités. Mais je n’ai encore rien dit des taches noires ou blanches, grains très laids de leur épiderme, toujours cachés, brutalement révélés dans leur ciel.

Ces maladies s’attrapent avec les alizés de l’Atlantique. Elles sont de deux couleurs, de diagnostic et de traitement différents. Elles apparaissent sur l’écran radar comme des nappes rouges de l’enfer bordées de noir. Le nuage du grain peut être d’un noir menaçant, mais c’et le moins dangereux : peu de vent devant et sous le nuage qui passe, mais des trombes d’eau qui bouchent l’horizon mais rincent utilement le sel accumulé sur le voilier et ses mâts.

Le grain blanc est terrifiant.  Il apparait devant vous comme un rideau blanc opaque ; à sa rencontre avec la mer, un vent de trente à quarante nœuds soulève l’écume et fait bouillir la mer dans sa progression vers vous. Prudemment, on affale tout et on attend que le grain passe en hurlant ses imprécations.

Avant et après Barbuda, la plus belle fille des Antilles, toutes nos  étapes ont été illustrées par un défilé de ces taches de couleur.

Mais vous savez, par mon blog, que la mémoire déforme vos souvenirs. Qu’elle est belle Barbuda !

BEING HAPPY ! aux Antilles le 1er février

24 janvier 2012

Les plus beaux bateaux du monde

DSC_3363DSC_3376DSC_3377Les plus beaux bateaux du monde.

La nuit est tombée  sur Falmouth Harbour, Antigua. Une centaine de bateaux de plaisance, les plus grands du monde passent les trois mois de leur belle saison dans ce Cowes des tropiques. Amarrés trois par trois aux quais en zig zag de la marina, ils projettent leurs proues hautaines et agressives dans toutes les directions comme une formation de lances monstrueuses, formant une grappe de fruits enracinée dans le rivage par le tronc du quai central.

Tels des arbres à l’assaut du ciel, des mâts illuminés à tous les étages de leurs barres de flèche se regroupent en forêt brillante d’où émerge, au sol, des flots de lumière qui font surgir des ponts étincelants, des superstructures éblouissantes portant, comme de gros glands, des boules blanches de télécommunications.

Les équipages, une centaine de jeunes, et de moins jeunes, aventuriers bronzés, fiers serviteurs de la plaisance  milliardaire, ont quitté leurs bords pour se rassembler autour du bar de la marina où coulent des flots de bière caraïbe. Le volume sonore du bistro qui annexe le passage du quai en pilotis, est au diapason de la chaude ambiance relationnelle d’un microcosme où la hiérarchie est proportionnelle à la longueur de son bateau et à son poids en milliards.

La promenade sur les quais illuminés et déserts révèle la diversité de ces champions de la course au luxe. Chacun, les voiliers surtout, explosent d’originalité et de richesse des matériaux. On regarde leurs mâts comme les gratte-ciels de New York et leurs ponts arrière comme les boutiques de la 5ème avenue. Là comme ailleurs, le mauvais goût existe, mais la riche laideur se laisse admirer comme un obscur et coûteux tableau d’un musée d’Art Moderne.

Autour de cette marina où s’expose la richesse du monde, des dizaines de voiliers classiques sont ancrés en cercle dans la baie comme une cour d’admirateurs. Une noria de dinghies parcourt le plan d’eau de Falmouth Harbour, déposant les marins au pied  des pontons pour admirer les  « Mega Yatchs »

Mouillés dans l’anse  voisine d’English Harbour, la promenade du soir nous avait donc emmenés dans cet Olympe des dieux de la mer.  Une fois n’est pas coutume, j’ai osé demander au Marina’s Office si, par hasard, ils n’avaient pas une place pour BEING HAPPY ! A mon grand étonnement, ils m’ont proposé, en Français,   de m’amarrer juste devant leur bureau, point de passage obligé du quai central. Nous n’étions pas peu fiers. Surtout que de très nombreux passants, des voileux, s’arrêtaient pour nous dire leur admiration pour notre bateau ; les connaisseurs d’AMEL étaient évidemment les plus intéressés à découvrir le 64, inconnu de ce côté de l’Atlantique.

Après tout, c’est vrai que BEING HAPPY ! est un beau bateau, quoi !

 

BEING HAPPY  à ANTIGUA, le 23 janvier.

 

21 janvier 2012

Les Francais et la Taxe Tobin

Les Français et la Taxe Tobin

 Dans notre pays, il ne viendrait à l’esprit ni de l’homme politique ni de l’homme de la rue de contester la théorie de la relativité : depuis Galilée, on se méfie de nos convictions scientifiques.

En revanche, l’économie étant une science approximative et évolutive, tout un chacun s’estime compétent pour affirmer tout et son contraire sur les lois des marchés financiers. Les experts autoproclamés bâtissent de solides théories destinée au vulgaire pour justifier des objectifs politiques et sociaux, dans la ligne du capitalisme ou, inversement, pour des lendemains qui chantent dans l’avenir crypto-communiste.

J’ai déjà longuement vilipendé ces études économiques qui vous expliquent l’efficience des marchés et justifient le modèle Originate to distribute qui fait la fortune de Wall Street et qui génère automatiquement à terme le risque systémique et les crises associées.

Cette fois, qu’il me soit permis de rompre quelques lances avec de nombreux politiques français, dont le Président, qui reprennent des idées chères à ATTAC, soutenues par des économistes engagés comme Dominique Plihon, le penseur économique de cette organisation, ennemie déclarée de l’économie de marchés.

Je veux parler de la Taxe Tobin. Dans les années 70, James Tobin, comme tout le monde, était inquiet du développement exponentiel des transactions du marché des changes et, corrélativement, de la volatilité des cours de change, exacerbée par la toute nouvelle spéculation, notamment celle des hedge funds. Son idée fut de taxer légèrement mais uniformément toutes les transactions de change. Cette idée, reprise quelques années plus tard en France par mon ami le Professeur Henri Bourguinat, utilisait pour le grand public l’image du grain de sable, mis dans les rouages du marché pour freiner la spéculation en diminuant la rentabilité unitaire des transactions.

L’idée fit fortune :

  • Son objectif, diminuer la spéculation, était incontestable
  • Créer une taxe, source permanente de ressources budgétaires, ravissait les politiques. Le fait qu’elle était très faible par transaction n’avait pas d’importance compte tenu de leur nombre astronomique ; en outre, les politiques sont orfèvres dans la technique du cliquet à la hausse, depuis la création de l’impôt sur le revenu.
  • Que les banques et autres institutions financières soient fiscalement pénalisées était un délice irrésistible pour nombre de politiques et d’associations écolo et anti progressistes. L’ATTAC en avait ainsi fait son cheval de bataille

Comme toujours, de la théorie à la pratique, de la règle à son application, il y avait un grand pas à franchir. 40 ans après sa naissance, la Taxe Tobin n’était pas encore appliquée.

La première objection à son application est venue des professionnels. La taxe affectaitsans doute les spéculateurs et les banques, mais aussi tous les acteurs économiques qui, eux, n’avaient aucune raison d’être taxés. Rien qui ne puisse émouvoir les politiques et les écolos. On ne fait pas d’omelette sans casser des eux.

Toujours du côté des professionnels, mais aussi des académistes, on affirma que la Taxe Tobin reposait sur une mauvaise analyse du fonctionnement du marché. En effet, disaient-ils, le nombre important des transactions n’était pas la mesure du volume de la spéculation, mais résultait du fait qu’il fallait un grand nombre d’arbitrages pour permettre à l’offre de rencontrer la demande, dans un marché mondial fonctionnant en continu. Le faible coût des transactions permettait, grace a leur nombre, de rendre le marché très fluide et de servir très rapidement les acheteurs et vendeurs finals. Dans ces conditions, en absorbant la faible rentabilité des arbitrages,  la taxe rendrait impossible le fonctionnement du marché ; les transactions ne se feraient plus, faisant disparaitre la base taxable et les clients finals du marché paieraient le prix du mauvais fonctionnement du marché. Cet argument était de poids, mais exigeait une compréhension du marché que les partisans de la taxe étaient loin d’avoir. En outre tout ce qui venait des professionnels était par définition suspect.

 L’argument le plus fort contre la Taxe Tobin fut relatif à son application. Régulateurs et politiques constatèrent que le marché était mondial et que les transactions se réalisaient à l’endroit le plus compétitif pour les intermédiaires comme pour les clients. Une taxe sur une place pouvait faire migrer toutes les transactions sur une place plus compréhensive. Les Suédois jouèrent les Saint Thomas et établirent une taxe nationale sur toutes les transactions financières. Deux ans plus tard, ils supprimèrent la taxe après avoir causé des dommages irréparables à leurs marchés.

Sommet du débat, James Tobin finalement renia son propre enfant.

 Aujourd’hui, la Commission Européenne, très inspirée par le gouvernement français, a remis la taxe Tobin à l’ordre du jour.

La proximité des élections présidentielles et la tentation de certains candidats d’annexer le territoire du voisin a incité le Président Sarkozi à mettre cette taxe en application en France et en France seule. Ceux qui l’ont inspiré ont sans doute fait appel aux mânes du Général qui avait dit un jour que la politique ne se faisait pas à la corbeille. Malheureusement, dans cette affaire, il ne s’agit pas de sauver le tas de sable des agents de change du Palais Brongniart, mais de la Place de Paris, ses banques, ses institutions et ses clients. Nous avons sans doute perdu depuis longtemps notre rang dans le palmarès des places financières pour des raisons répétitivement du même tonneau, mais nous pourrons bientôt dire que la France a fait choix de sortir de l’industrie de la finance au moment où elle est devenue la force dominante du monde économique. Au passage, nous aurons fait un cadeau en or massif à Wall Street et à la City. Thank you very much, mister Sarkozy! Un beau cadeau au futur president socialiste s`il est elu : il n`aura pas a revenir sur cette taxe.

Certains ont voulu tirer argument d’une comparaison avec  la taxe sur les billets d’avion instaurée par Jacques Chirac. Elle existe, certes, et pénalise inutilement les voyages, mais elle ne risquait pas de provoquer une émigration des achats de billets.

En 1981, un candidat président s’était manifestement trompé de siècle en programmant la nationalisation de l’essentiel de la force productive du pays. L’histoire bégaye. Le mal français est l’incapacité des politiques à comprendre l’économie.

 

BEING HAPPY !, sous de tristes tropiques, le 21 janvier

 

 

18 janvier 2012

Enfin les Antilles!

DSC_3245DSC_3069DSC_3249DSC_3253Enfin les Antilles !

 

Nous avons quitté Le Marin  dans la matinée. Le temps de sortir de la baie, un grain venu de l’Est nous rattrape et, après la gifle d’usage, nous arrose copieusement d’une pluie tropicale. Début sympa pour la croisière aux Antilles, pays du soleil, de la mer bleue, de l’alizé 15/20 et des mouillages de rêve de sable et cocotiers.

Après la pluie, le beau temps, le temps d’un mouillage déjeuner dans une jolie baie, l’anse d’Arlet.
Les habitués vous disent, aux Antilles, c’est terrible, le long des côtes sous le vent des îles, on est condamné à naviguer au moteur. Heureusement, il y a les « canaux » entre les îles et c’est le pied pour les voileux dans un alizé de demoiselle.

On lève l’ancre pour traverser la baie de Fort de France. Pas de chance, les grains se succèdent avec une belle régularité, gros nuages noirs se poursuivant dans le vent d’Est de 25/30 nœuds. Satisfaction : la mer est plate. Satisfaction : les avions en phase d’atterrissage sont certainement traités comme nous dans les gros nuages noirs !

La baie traversée, on retrouve un relatif abri le long de la côte. En passant devant leur maison de Case Pilote, je téléphone un coucou à Isabelle et Bruno, qui viennent d’avoir le cadeau de Noël d’une petite Kinuë  aussi mignonne que sa sœur Niévis.

On arrive à Port Saint Pierre, qui n’a de port que le nom : nous sommes avertis que le mouillage se fait sur une bande étroite entre le rivage et des fonds qui tombent brutalement de vingt à trente mètres, avant d’être encombrés par les épaves coulées par l’éruption du volcan en 1902, qui détruisit tout, ville, habitants et bateaux.

Bien entendu, trop de voiliers sont déjà mouillés aux seuls endroits  possibles et on jette l’ancre sur un fond où le sondeur et la carte ne sont pas d’accord. Bref, on passe la nuit à se demander si l’ancre est bien accrochée, si on a mouillé assez long et, le cas échéant,  si on pourra la décrocher demain matin.

L’angoisse s’arrête le lendemain quand l’ancre remonte sans problème, et nous partons pour la Dominique, plein nord. Un vent déjà musclé nous emmène dans le canal. Nous y retrouvons l’Alizé Atlantique dont les bulletins météo nous apprennent qu’il peut être soutenu, modere et éventuellement fort. Je lui aurais trouvé un adjectif qualificatif supplémentaire quand il nous obligea à prendre trois ris dans la GV et roulé les deux tiers du foc, sans parler de la houle déclarée à deux /trois mètres. Nous sommes revenus sur les côtes de Mauritanie !  Quatre heures de ce régime. Si Jean-Louis était là, on n’échappait pas aux harnais. Mais quoi ! un harnais ? On est aux Antilles, ce paradis de la croisière de rêve.

Francis nous avait dit cent fois que la mer était désespérément plate le long de la côte sous le vent de la Dominique. En fait, nous arrivons jusqu'au au nord de l’île en ayant à peine largué un ris de la GV et déroulé trois petits tours de foc. 20 nœuds nous attendent dans ce superbe mouillage de Prince Rupert Bay, alias Portsmouth,  mais nous trouvons toute la place de mettre l’ancre à notre convenance.

Pour une bonne nuit ?

Erreur ! Un coup de vent se lève, plus de trente nœuds de vent pendant toute la nuit, 60 m de chaîne sur 8 mètres de fond. Impossible de dormir dans ce vent qui souffle rageusement sur un bateau qui pendule dans la nuit..

Le vent tombe avec le jour et nous partons vers les Saintes, distantes d’à peine vingt milles. Comme pour se faire pardonner, le ciel est bleu, l’alizé de travers 15/20 nds, de petites vagues, le rêve antillais, quoi !

Et ça dure, figurez vous, au moins une heure et demie. Pas le temps d’arriver à bon port avant que deux ou trois méchants grains s’annoncent à l’horizon, effacent le ciel bleu, peignent en gris noir de pluie notre espace à tribord. Vent et pluie nous ont rattrapés sympathiquement dans les passes des Saintes et nous attendons patiemment la fin de la douche pour venir mouiller  dans la « Petite Anse » devant son  Pain de Sucre. Merveilleux petit plan d’eau abrité du vent, si joli quand le soleil brille.. Beau mouillage, sauf que tous les bateaux à moteur de la Guadeloupe  nous expédient les vagues de leurs sillages.

Allons, ne boudons pas notre plaisir, le soleil est revenu pour l’apéro.

BEING HAPPY ! aux Antilles le 14 janvier

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4 janvier 2012

Mémoire à l'imparfait

 Retour sur la croisière

 

Raconter son histoire, sa croisière, c`est écrire à l`imparfait, ce temps si bien nommé parce qu`il exprime des réalités  telles qu`elles sont perçues avec la brume du recul du temps, le voile du scrupule, le tamis de la pudeur, de la honte ou de la tromperie.  La vérité ne sort pas toute nue du puits des mémoires.

Le retour au passé simple sur les aventures de BEING HAPPY ! se tient bien loin de La Recherche ou de la Cour de Louis XIV, d`illustres Mémorialistes. Pourtant, ce retour en arrière me semble passer à travers des lentilles aussi déformantes que naturelles.

En effet, écrire à l`imparfait, c`est aussi recréer son propre personnage et c’est le remettre  dans une situation vécue, normalement très familière si elle est récente. Mais celui qui veut faire revivre le passé n`est pas le même homme. L`homme qu`il était alors ne connaissait pas l`avenir et il s`interrogeait ; l`homme qui se souvient a vécu cet avenir et cette expérience l`a transformé en répondant aux questions et aux inquiétudes d`hier, en éliminant les incertitudes.  La perception du passé change quand on connaît son avenir.

Notre croisière est probablement à cet égard plus intéressante que d`autres expériences de mémoire, en tout cas pour moi.  Chaque instant passé s`inscrit dans un contexte d`incertitude, lié aux aléas de la mer et du vent, aux faiblesses éventuelles du voilier. Le personnage qui a vécu cette histoire ne pouvait alors éliminer de sa conscience des évènements les sentiments – les craintes - qu`il éprouvait en même temps. Voilà qui constituait un puissant filtre aux sensations primaires perçues. Dans le même esprit, le spectacle vu du haut de la Tour Eiffel est moins beau pour celui qui a le vertige.

Cela n`empêche évidemment pas de vivre intensément les périodes de navigation, les mouillages,  les rencontres, les escales et leurs visites touristiques.

Mais ce qui est fascinant, c`est que le regard en arrière élimine le filtre lié à ces perceptions « parasites ». L`homme de la Tour Eiffel se souvient plus tard du dôme des Invalides, de la Tour Montparnasse ou du Sacré Coeur, sans la sensation du vertige. Loin de la mer et du vent d`hier, la mémoire se souvient de toute la réalité, quelque peu différente.

Un exemple : nous avons passé une journée en pirogue sur le Sine Saloum, à observer les pélicans, la mangrove et toute la faune du fleuve. En fin de journée, notre « coach » sénégalais avait prévu qu`à l`embouchure du bras du fleuve, au lieu de rentrer au mouillage de Djiffer à l’abri de la côte, nous irions sur la partie sud de l'entrée du fleuve, pour observer un ensemble particulièrement beau de baobabs, arbres sacrés du pays. Malheureusement, pour le retour au mouillage, il faudrait traverser toute la partie de la côte, effondrée  sur quatre milles, qui constitue une ouverture vers l`Atlantique, ses vagues et son vent. C'est "l'entrée de secours" du Sine Saloum, qui vous fait gagner une heure et quelques soucis de hauts fonds, mais elle est tellement récente qu'elle ne figure pas sur la carte et le voilier doit passer hardiment sur la terre ferme, du moins selon les instruments du bord.

Pas de chance, dans cette fin d`après midi, le vent s`était  levé, le passage était agité  et risquait de l’être plus encore. Le marin pilote de la pirogue, conscient du retour, argumenta avec son "coach" sans résultat, sauf celui d`augmenter notre inquiétude. Nous perdîmes une heure pour aller voir et photographier ces arbres magnifiques. La traversée dans la nuit tombante fut mémorable. Des creux d`un mètre cinquante et leurs brisants étaient bien inquiétants pour cette pirogue à fond plat de quarante centimètres de franc bord, qui roulait à chaque vague et prenait de l`eau à chaque embardée. Comme toujours le vent et la mer, avec le courant, augmentaient jusqu`au centre du passage.  Le pilote était excellent, prenait les vagues avec un talent rassurant. Une bonne heure de navigation…un mauvais moment.

Aujourd`hui, c`est un beau souvenir. Les Baobabs sont magnifiques. La journée est purgée de mes inquiétudes et la remontée du fleuve projette dans ma mémoire la beauté des couleurs, des arbres, des oiseaux, illustrée par toutes les photos que j`avais prises. Certain d`être arrivé à bon port, le passage du détroit dans la pirogue restera un souvenir heureux, sans regrets.  Trois mois plus tard, je me souviens de Djiffer comme l`étape la plus intéressante de notre périple. Mais relisez  ce que j'ai écrit alors.

Quelle était la réalité, vue en toute honnêteté par le même homme ? Ce qui est certain c’est que la mémoire du passé n’est pas ce que nous avons vécu. D'où sans doute l'expression " c'était le bon temps"...Mais ne réveillez ni Proust, ni Saint-Simon.

 

BEING HAPPY ! au Marin le 4 janvier 2012 

 

 

 

21 décembre 2011

les Hedge funds ennemis de l`interieur

Gestion alternative et hedge funds

La gestion traditionnelle consiste à investir dans des instruments financiers pour le compte de tiers,  dans le cadre sa régulation (AMF). On se souvient que pour mesurer la performance de cette gestion, il faut préalablement se référer aux types d’investissements et à leurs risques, puis mesurer l’écart de gestion par rapport à des indices représentatifs ou à des paniers de risques prédéfinis. Par exemple, vous investissez dans des valeurs françaises cotées : l’indice CAC 40 peut servir de mesure de votre performance relative.

Par rapport à ces gestions classiques, la gestion alternative a pris à son origine deux routes parallèles qui ont récemment convergé.

La première, historiquement, est la gestion pour compte propre des salles de marchés. Ces activités de gestion de capitaux ne sont pas régulées par le régulateur de la gestion, mais par le régulateur bancaire –l’ACP-. Le premier s’occupe de protéger l’investisseur, contre la banque notamment, le second veut encadrer les risques pris par la banque pour lui éviter de faire faillite. Une banque peut se procurer sur le marché tous les capitaux nécessaires pour financer des positions ou utiliser les marchés de produits dérivés dont l’effet de levier est plus important pour prendre des risques financiers. Ces positions peuvent être directionnelles, sur des instruments dont elle espère la hausse ou la baisse de prix. Ce sont des opérations de spéculation, telles que nous les avons déjà décrites.

La banque peut aussi faire des arbitrages,  c'est-à-dire prendre simultanément des positions sur divers instruments et divers marchés pour profiter d’écarts de prix anormaux dus à des circonstances momentanées : l’essentiel d’un arbitrage est que les positions soient globalement sans risques car les différents risques sont en principe adossés les uns aux autres et se compensent. L’arbitrage consomme beaucoup de capitaux mais son rendement est d’autant plus grand que le risque est faible. ( hedge).

On a vu précédemment ce qu’il faut penser de ces activités : la spéculation, le compte propre des salles de marchés est un ennemi de l’intérieur. L’arbitrage a son utilité pour le marché.

De son côté, la gestion alternative est née de la recherche de performance par le gestionnaire. On sait qu’il lui faut du temps (pour réaliser ses anticipations), de l’opacité de ses stratégies (pour éviter d’être copié ou contré), et de la mobilité sur les instruments investis  (pour saisir toutes les opportunités). On sait aussi que les contraintes de la régulation sont strictement opposées à ces objectifs, exigeant liquidité, transparence et fixité des stratégies. La gestion classique ne peut pas être performante, c’est le prix à payer pour la protection de l’investisseur. On est en droit de s’en étonner…

C’est pourquoi la gestion alternative s’est organisée hors du champ du régulateur, sur des places offshore, au profit d’investisseurs privés ( US) suffisamment riches et avertis pour prendre le risque de se passer de sa protection. Le business model est la simplicité même : il s’agit de mettre en œuvre les mêmes stratégies que les traders de salles de marchés. En agissant ainsi, le gestionnaire alternatif n’a ni les contraintes de la régulation de la gestion, ni les contraintes de la régulation bancaire : joli, non ?

Comme le trader de salle de marchés, le gestionnaire alternatif utilise l’effet de levier des dérivés, des « repos » et des emprunts sur le marché. Il peut choisir de prendre des positions directionnelles, comme tout spéculateur ou préférer réaliser des arbitrages entre instruments et leurs marchés. Ces arbitrages de risques minimes, car adossés les uns aux autres, justifient l’appellation de hedge funds. Dans ce dernier cas, comme le trader, il recherche une performance en valeur absolue et obtient ainsi un rendement optimum des capitaux investis. Compte tenu de la performance attendue, le gestionnaire exige une part du rendement obtenu (20% par ex.) plus un pourcentage (1 à 2%) des capitaux gérés. Il investit aussi son propre argent dans les fonds. Toutes ces rémunérations sont fiscalement abritées dans les paradis ad-hoc, d’où l’engouement certain des gestionnaires pour ce business model de la gestion alternative !

On constate donc que les traders et les gestionnaires alternatifs font le même travail ; nul ne s’étonnera que les premiers aient été attirés par le métier des seconds.

Pour autant, dans les premières décennies de la déréglementation, les activités des salles de marchés étaient extrêmement profitables.  Les régulateurs, enfermés dans la logique politique du laisser-faire et de la liberté pour tous, se souciaient peu des risques de marchés, de leur mesure,  ni de leur couverture par des capitaux propres. Les ratios de fonds propres affectés aux risques de marchés étaient ridiculement faibles, permettant aux banques de faire des rendements de 40 ou 50 % des capitaux requis. Les traders recevaient des rémunérations et des bonus en cohérence avec cette rentabilité, c'est-à-dire hallucinants. Ils n’avaient pas besoin d’émigrer dans la gestion alternative, sauf les plus gourmands d’entre eux.

Au fur et à mesure que les régulateurs ont aggravé l’encadrement de ces risques de marchés, et surtout depuis les crises de 2008 et de 2011, la rentabilité des activités pour compte propre et des arbitrages de salles de marchés a été réduite considérablement,  aujourd’hui de plus de 50%. Aux USA, la gestion pourcompte propre a même été  interdite par les lois Volker (ou presque…).

Depuis plus de dix ans, les grandes banques US et quelques européennes ont alors réalisé quels avantages supplémentaires elles pouvaient tirer de la gestion alternative. Elles ont encouragé leurs traders à créer, sous leur égide, des hedge funds, en leur procurant tous les services nécessaires à leur fonctionnement : comptes d’instruments financiers et comptes de clearing, opérations de « prime brokerage etc.. En contrepartie, les gestionnaires réalisaient une grande partie de leurs opérations avec la salle des marchés. Les banques encourageaient leurs clients à souscrire aux fonds : il leur était facile de faire valoir la compétence des traders-gestionnaires alternatifs ainsi que la surveillance rapprochée de leurs risques, tout en bénéficiant d’une rentabilité à deux chiffres…insuffisante pour la banque mais bienvenue pour le client. Au total, la banque faisait autant de profits, sans engager pratiquement de capitaux propres. C’est ainsi que la gestion alternative et la gestion des salles de marchés se sont rapprochées, pour la plus grande rentabilité des banques. Dans un rapport que je faisais à notre Ministre, Christine Lagarde, sur le risque systémique, j’expliquais cet arbitrage réglementaire des banques qui créaient ainsi une partie du shadow banking system et généraient pour elles mêmes un excess return au dépends de la réglementation.

Quel jugement porter sur la gestion alternative ?

A la différence du gestionnaire « passif », un classique déjà rencontré, le gestionnaire alternatif est un gestionnaire actif. On ne peut que se féliciter qu’il gère activement les capitaux qui lui sont confiés en gestion en prenant des positions directionnelles. Un premier  caveat s’impose néanmoins : le trader alternatif est extrêmement actif et ne se contente pas d’observer l’évolution des cours : il construit en permanence sa position, la retourne, la reprend etc. Son influence sur le marché est infiniment plus importante que les capitaux officiellement traités et ses motivations peuvent être très diverses…

Le premier problème vient de l’effet de levier utilisé ( repos, emprunts, dérivés,). A hauteur de ces multiplicateurs, le gestionnaire actif est un spéculateur et donc un prédateur du marché, comme nous l’avons vu plus tôt. Il l’est d’autant plus que le gestionnaire de hedge fund ne cherche pas à s’opposer aux erreurs du marché mais plutôt à accompagner, à encourager les tendances mêmes les plus folles. Pire, nombreux sont les managers qui répandent des rumeurs, fournissent aux journalistes la matière qui fera réagir les marchés dans le sens souhaité. La crise actuelle a démontré comment des media américains et Anglo-Saxons déchainés ont tenté et réussi à déstabiliser les marchés de dettes gouvernementales européennes et les systèmes bancaires continentaux. Agences de natation dégradant les banques, Federal Reserve Bank interdisant aux banques US de prêter du dollar aux banques étrangères, normes comptables accélérant les exigences de fonds propres des banques en ligne avec la baisse orchestrée des prix des dettes gouvernementales européennes, FMI – tu quoque mi fili – exigeant à corps et à cri une recapitalisation des banques françaises parfaitement inutile sauf pour DEXIA : tout ce concert a fait les choux gras des hedge  funds qui se sont gavés de CDS ( instruments dérivés utilisés pour la baisse des cours) afin d’ accélérer  la chute des prix et gagner  sur tous les tableaux. On voudrait faire accréditer la théorie du complot qu’on n’aurait pas mieux fait.

Je ne suis pas loin de penser que la spéculation des gestionnaires alternatifs contre les marchés financiers gouvernementaux est non seulement nocive mais devrait relever  de poursuites pénales. Déstabiliser des Etats dans l’intérêt de Wall Street est loin d’être  véniel. S’en prendre à la souveraineté des Etats n e peut ête que gravement illégal. Nombre d’institutions internationales pourraient figurer comme complices involontaires, voire volontaires quand, dans le  cas des normes comptables et du FMI, elles savent exactement ce qu’elles veulent.

Je dois en outre faire remarquer que de nombreux gestionnaires de hedge funds sont des collecteurs et des utilisateurs d’informations privilégiées. Leur ndomiciliation dans des juridictions peu ou pas coopératives les met à l’abri du régulateur et de ses recherches. A Wall Street ou dans la City,, on peut noter quelques cas spectaculaires d’inculpation par le régulateur ou les Cours concernées, mais ils sont rares, pas toujours sanctionnés faute d’établir juridiquement des preuves. Comment prouver que Mr. X a transmis une information à Mr. Y ? Mon expérience dans ce domaine est très décevante.

Nous avons condamné la spéculation, par principe. Les méthodes des hedge funds, contestables voire condamnables, mais à l’abri du non droit, ne devraient pas non plus avoir droit de cité dans les marchés. Leur permettre de spéculer, c’est déjà trop, que dire d’accepter des tricheurs ?

De nombreux gestionnaires alternatifs expliquent qu’ils ne procèdent qu’à des arbitrages, essence même des hedge funds bien gérés. C’est vrai de beaucoup d’entre eux, mais il est difficile de séparer le bon grain de l’ivraie dans un busines peu transparent. L’Edhec Risk Research réalise un travail considérable dans cette direction. Je retiens pour ma part que ce centre de recherche souligne que la plupart des hedge funds ont une composante directionnelle importante et donc une corrélation avec les marchés classiques et donc un  rôle spéculatif. En outre, il est impossible d’avoir une vue d’ensemble d’une industrie qui subit un taux de disparition important et où on ne parle que des succès, le temps qu’ils durent.

Au terme de ce message, la conclusion est simple : le régulateur est fautif de vouloir encadrer les gestionnaires classiques de contraintes qui pénalisent voire suppriment la performance. Il faut que  la régulation fasse une grande place  à des gestionnaires actifs utilisant les ressources des techniques sophistiquées de gestion.

Mais ce n’est pas si simple : quand j’étais président de la COB, j’ai débuté un tel programme d’adaptation de la gestion alternative à Paris. Mon successeur Michel Prada l’a finalisé.

Bizarrement, nous avons rencontré beaucoup d’obstacles : pour les résumer disons que les business models sous les cocotiers sont plus attractifs que d’autres sur le plan fiscal, et que les gestionnaires alternatifs s’appliquent à eux-mêmes  la bonne règle qu’on sort toujours de l’ambigüité à son détriment.

Enfin, il est sans doute difficile, sinon impossible, d’interdire la spéculation et la gestion alternative. Il est pourtant essentiel pour les Etats de pouvoir contrôler, voire intervenir dans ces secteurs. Un accord international doit en conséquence contraindre tous les gestionnaires et tous les fonds, alternatifs ou non, à être régulés par des juridictions compétentes et coopératives. Corrélativement, les intermédiaires financiers doivent se voir interdire de travailler avec des gestionnaires et des fonds non régulés. Il y va de la survie des marchés financiers.

 

BEING HAPPY arrivé au Marin, à la Martinique, après 11 jours et 4 heures de mer.

21 décembre 2011

ARRIVEE AU MARIN

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Après 11 jours et 4 heures de mer depuis Cabo Verde, BEING HAPPY! esrt arrive au Marin. Le bateau et l`équipage sont en excellente santé, merci!

A bientôt pour d`autres nouvelles et merci à tous ceux qui nous ont suivis et ont envoyé des messages.

la croisière continue dans les Antilles jusqu'au début mars.

 

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16 décembre 2011

Vue sur mer. La mer et le temps

Vue sur mer

 

La mer tend à se calmer : de temps en temps, on voit l’horizon qui n’est pas fermé par la succession de vagues houleuses qui se succèdent. Du cockpit, de jour, de nuit, la mer est mouvement, elle est bruit, elle est écume, elle est blanche et bleue.

La surface est un patchwork de vagues diverses, dans toutes les directions, couronnées de blanc, à la rencontre des unes les autres, se renforçant pour s’ordonner en séquences qui viennent se ranger derrière le voilier. Sans cesse, une vague s’élève, l’arrière du bateau s’enfonce, la masse d’eau grandit menaçante vers le ciel, le vent saisit la crête pour la blanchir. La vague s’écroule sous le tableau arrière, soulève le pont brutalement  et le fait basculer d’un côté ou de l’autre. Les mâts se penchent vers la mer, l’eau envahit le passavant sous le vent. Le pilote hydraulique vibre pour rétablir le cap et redresser le voilier. La vague passe à peine que la suivante grandit déjà dans l’arrière. La nuit, la vague s’annonce. D’abord avec un ronflement de locomotion, soutenu par le vent en rafales rageuses. Le déferlement de la crête est une cataracte qui s’écroule dans la nuit.


La mer et le temps

 

Rien, comme la mer, vous fait prendre conscience du temps. Non pas le vent et les nuages, mais la durée, l’espace du temps.

En mer, tout est durée. Aller d’un point à un autre, c’est franchir un espace de temps, pratiquement inélastique. Quand on prend le TGV pour aller à Lyon, on peut s’arrêter à Dijon. On peut bâcler son travail et raccourcir le temps. On peut prolonger le plaisir.  En mer, on va jusqu’où il faut, jusqu’où on a décidé d’aller, ou jusqu’où on peut aller en prenant le temps imposé.

En mer, le temps est souvent angoissant. Le vent monte, pour combien de temps ? Un méchant grain arrive, dans combien de temps, pour combien de temps? Toujours trop long… Le jour doit se lever dans peu de temps; mais dans ma tête, la montre n’a pas de minutes ou d’heures, elle a l’impatience du vide que le temps remplit peu à peu, à son rythme, si lent.

Homme qu’as-tu fait de ton temps ? As-tu accumulé n’importe quoi dans le vide de ton temps ? Ou as-tu structuré l’espace  de ton temps pour y mettre la valeur temps, la valeur que le temps permet de créer.

En mer, le temps vous impose sa durée, valorise votre angoisse, fortifie votre apprentissage. Le vent qui souffle fort pendant des heures trop longues, la pluie qui vous aveugle pendant des  grains interminables, le voilier brinqueballé des heures comme un bouchon, ces durées vous façonnent un homme. Un jour, il sait prendre son temps, comme dit-on Tabarly savait le faire. Le Marin est à 400 milles. Combien de jours, d’heures ? Je prendrai le temps …

 

A bord de BEING HAPPY ! le 17 decembre.



 

 

 

8 décembre 2011

Traversée de l'Atlantique

Traversée de l’Atlantique

Il vient de pleuvoir à Mindelo, pour la première fois depuis trente ans. Un joli cadeau de départ 

On quitte le port, accueillis par  25/30 nœuds de vent dans le passage entre les iles, puis le vent revient à 10/15 nœuds. Il reste deux mille milles et une douzaine de jours et de nuits devant nous.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour on traverse l’Atlantique ? Quel démon, quel dieu vous inspire de se lancer sur un voilier, trop petit, sur l’Océan, trop grand. Pourquoi accepter de prendre des risques, de faire un grand pas vers l’inconnu ? Pourquoi quitter la sécurité de la terre ferme, le cocon de sa maison, l’affection des parents et amis ?

 

La réponse est un peu celle des cet alpiniste à qui on demandait pourquoi il faisait l’ascension de l’Everest et qui répondait : «  parce qu’il est là ! ». L’Atlantique est là pour tous les marins, et ils savent qu’ils n’en connaissent que les franges côtières. L’appel du large, cela existe pour un marin de plaisance.

 

Traverser l’Atlantique est aussi une épreuve initiatique que l’on s’impose à soi même pour appartenir à la communauté  des vrais marins. Autrefois, pour un professionnel de la mer, il fallait avoir passé le Cap Horn. Aujourd’hui, un plaisancier franchit le même Cap avec une traversée de l’Atlantique.

 

Pour cela il faut partir, lever l’ancre, hisser la voile et cap à l’Ouest. Il faut accepter la mer sans pouvoir éviter sa houle et ses vagues jamais imaginées. Il faut accepter le vent, toujours surprenant de force, moteur ombrageux et imprévisible du voilier. Il faut tracer des pas minuscules sur une carte du monde.

 

Il faut accepter d’être petit dans des éléments qui vous dépassent, de redevenir un homme primitif terrifié de la nature. On y apprend l’humilité, la modestie, la relativité de ce que nous sommes. On y apprend la solidarité, la force de l’équipage qui partage l’expérience et démultiplie son succès.

 

C’est sans doute inconsciemment pour toutes ces raisons qu’un jour on est mûr pour traverser l’Atlantique. Plus consciemment, on sait que sans risque pas de return. Il n’y a que de la pauvreté dans le principe de précaution. Pour être initié, il faut passer l’épreuve.

Dans l’Atlantique, aussi, il n’y a pas que la mer. Il y a des iles, des côtes, d’autres bateaux, des hommes et des femmes, un monde différent à découvrir, à apprécier, et à aimer. C’est sans doute pour cela aussi qu’on traverse l’Atlantique.

BEING HAPPY, à deux cent milles du Cap vert, sous spi et 15 nœuds de vent.

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La croisière de BEING HAPPY! de Jean-François LEPETIT
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